White Eagle, episode #1 : Le premier pas.
Voilà bientôt un mois que je cherche à rencontrer Ken Hanuse, un indien qui habite sur la réserve située à l'Est de Cortès. De faux espoirs en faux numéros, j'ai fini par remettre notre rencontre entre les bras de ma bonne fortune, si généreuse depuis mon arrivée. J'ai juste une vague description et quelques indices, comme ce vieux truck Ford gris sombre garé devant la supérette du downtown Manson's. Ken est assis à l'intérieur et sirote paisiblement son café matinal devant un carnet à croquis. Je suis presque sûr que c'est lui, et qu'à travers lui je vais enfin rentrer en contact avec la culture des peuples indigènes.
J'ai bien du mal à leur trouver un nom, à l'image du reste du Canada, qui ne sait pas trop comment appeler ces peuples. Avant l'arrivée de l'homme blanc (fin 18ème en Colombie britannique) ils s'appelait Haida, Salish, Kwakiut'l, Nootka et autres Bella Coola. Une civilisation paradoxale, dont les pratiques sociales, religieuses et artistiques se sont développées sans relation avec ce qui permit à d'autres civilisations de prendre forme, l'agriculture. Les indiens, indigènes, aborigènes, nations première, "Native" et autres "First Nations", quels que soit les errements de la terminologie officielle, ont profité de l'extraordinaire abondance de l'océan et de la forêt pluviale pour s'accorder le temps du loisir, de l'art et de la religion pour bâtir une civilisation issue d'une relation profonde et symbiotique avec leur environnement. C'est en tous cas ce qu'on décrit les premiers occidentaux qui rentrèrent en contact avec les peuples de la côte Nord-ouest, marins, explorateurs et commerçants venus d'Espagne, de Russie, d'Angleterre et des Etats-unis.
Il m'a fallu neuf mois pour entrer en contact avec cette communauté, qui vit encore par bien des aspects dans une forme de ségrégation qui ne dit pas son nom. Les touristes en visite cet été sur Cortès Island ne se rendront certainement même pas compte de l'existence de la réserve, installée tout au bout de l'île, loin du ferry, des touristes et des blancs. "Ségrégation", même si le mot est fort, je n'en trouve pas d'autres pour décrire cette impression bizarre, ce sentiment qu'il existe sur l'île deux communautés qui vivent en parallèle, sans réel désir de part et d'autre d'aller voir ce qui se passe de l'autre côté de ce mur invisible. "Ségrégation", car les Natives, rassemblés sur Cortès sous le nom de Klahoose, vivent toujours dans des réserves, des territoires éthniquement homogènes et administrés par des lois et des règlements différents du reste de la population.
Je me suis approché prudemment de lui et me suis présenté en quelques mots. Je suis français, je voyage en Colombie britannique depuis neuf mois et je cherche une personne dans sa communauté qui puisse m'aider à rencontrer d'autres artistes des "First Nations". Ken pose ses lunettes sur la table, et ses yeux se posent droit dans les miens, comme deux grosses billes noires qui semblent me radiographier de la tête aux pieds. "Prend une chaise", me répond-il après un bref silence, en m'invitant à m'asseoir. Enfin, après de longs mois à guetter l'opportunité, je tiens ma chance et je remercie Ken de m'accorder un peu de son temps. Ken est l'un des rares artistes de la réserve, il manie le bois, la peinture, l'argent, le cuivre et quelques blocs d'argilite, une pierre noire ramenée des îles Haida. Il ouvre le bottin et griffonne les noms et adresses d'une dizaine de personnes que je peux appeler de sa part. Qu'en est-il de son propre travail ? Il me répond qu'il n'a rien à montrer, qu'il a donné l'essentiel de ses pièces et que l'art en temps que profession ne l'intéresse plus, surtout sur une petite île comme Cortès, loin des galeries huppées de Vancouver où certaines pièces atteignent des prix exorbitants. Derrière ses lunettes, son sourire mélancolique et sa barbe de trois jours, Ken semble las et fatigué :
"Pour moi, l'art, le carving ou la peinture ne sont rien si la langue et la culture disparaissent. Ce sont mes priorités maintenant. Nos langues n'ont pas d'alphabets, pourtant on dit que nos anciens pouvaient réciter des prières et des chansons en passant leurs mains sur les encoches, les nervures et les rainures marquées dans le bois par le sculpteur. Pour moi l'art ne signifie plus rien si nous perdons cette dernière bataille."
Ken me parle de la condition des peuples indigènes, de son enfance dans les residential schools, ces écoles principalement tenues par l'église qui ont achevé le travail de sape entamé par l'homme blanc deux siècles plus tôt. Les petits Natives étaient arrachés à leur famille pour être scolarisés dans ces pensionnats où toute référence à leur propre culture était strictement prohibée, l'usage de leur langue maternelle interdite ainsi que toute forme de cérémonie religieuse ou de rassemblement tribal, les "potlachs". En à peine plus d'un siècle, les "First Nations" et leurs descendants ont perdu leurs terres, l'accès à leurs ressources alimentaires et bien plus grave pour l'avenir de ces peuples, la compréhension de leur propre culture. En détruisant la langue et les coutumes, ce sont des milliers d'individus que l'on prive de repères et que l'on précipite dans la honte et la haine de soi :
"Avant nos chefs recevaient un enseignement dès leur plus tendre enfance. Le chef avait d'énormes responsabilités, il incarnait toute sa famille auprès des autres tribus, ils connaissait tous les chants et le maniement des objets sacrés durant les cérémonies religieuses et les potlachs. Etre chef étaient autant un privilège qu'une charge et une responsabilité, et personne n'aurait imaginé contester cela. Désormais les chefs sont élus et cela crée la discorde, car une famille ou un groupe peut diriger une réserve sans aucune compétence."
"Les blancs s'étonnent que certains animaux sauvages deviennent agressifs ou s'attaquent aux troupeaux. D'autres s'inquiètent qu'ils disparaissent. Beaucoup les voient comme un obstacle ou une nuisance. Nous sommes comme les ours ou les loups, une nuisance, un frein à la prédation de la Terre, un frein à cette notion de propriété privée qui rend les hommes avides et malades. Comme eux nous risquons de disparaître."
"Nous avions peur, ils ont mis la peur en nous. Pendant des années nous perdions notre statut et le peu de droit qu'ils nous laissaient si nous avions recours à un avocat ou si nous nous engagions dans l'armée. Nos cérémonie étaient interdites, et les autorités payaient des mouchards au sein même des réserves pour nous dénoncer. Ils nous menaçaient de nous envoyer en prison, de nous séparer de nos familles. Nous ne sommes pas comme vous les blancs. Seuls nous ne sommes plus rien car nous faisions partie d'un tout, d'une famille élargie qui offrait à tous un statut et une place dans le groupe. Tout cela est perdu aujourd'hui et nous vivons entassé dans des réserves, avec des gens qui n'ont en commun que le statut d'indigène, sans vraiment de lien culturel entre eux. Sur Cortès, les Natives sont rassemblés sous le nom de Klahoose, mais cela ne veut rien dire, c'est juste un assemblage pour nous mettre au même endroit. Notre notion de territoire et de propriété n'a rien à voir avec la vôtre. Nous n'avons jamais eu de concept aussi exclusif. Nous sommes traditionnellement plus des gardiens que des propriétaires..."
"Je ne sais pas comment mes grand-parents pensaient, ce qu'ils faisaient ou se disaient. Je ne connais aucune de leurs chansons. Nous essayons de faire revivre nos langues, mais c'est difficile, car plus personne ne s'exprime couramment. Nous n'avons pas d'alphabet et c'est une course contre la montre pour sauver ce qui peut encore l'être. Nous devons emprunter des chants et des mots à d'autres peuples et créer un vocabulaire, quelque chose que nous pouvons transmettre à nos enfants. Il faudra plusieurs générations pour effacer deux siècles d'assimilation forcée. C'est comme si nous devions recoller une assiette brisée en mille morceaux avant de pouvoir manger."
Détail d'une porte par Le maître charpentier David Shipway. Le totem reproduit sur cette pièce de yellow cedar est une grenouille, qui protège la maison et ses richesses.
J'ai bien du mal à leur trouver un nom, à l'image du reste du Canada, qui ne sait pas trop comment appeler ces peuples. Avant l'arrivée de l'homme blanc (fin 18ème en Colombie britannique) ils s'appelait Haida, Salish, Kwakiut'l, Nootka et autres Bella Coola. Une civilisation paradoxale, dont les pratiques sociales, religieuses et artistiques se sont développées sans relation avec ce qui permit à d'autres civilisations de prendre forme, l'agriculture. Les indiens, indigènes, aborigènes, nations première, "Native" et autres "First Nations", quels que soit les errements de la terminologie officielle, ont profité de l'extraordinaire abondance de l'océan et de la forêt pluviale pour s'accorder le temps du loisir, de l'art et de la religion pour bâtir une civilisation issue d'une relation profonde et symbiotique avec leur environnement. C'est en tous cas ce qu'on décrit les premiers occidentaux qui rentrèrent en contact avec les peuples de la côte Nord-ouest, marins, explorateurs et commerçants venus d'Espagne, de Russie, d'Angleterre et des Etats-unis.
Il m'a fallu neuf mois pour entrer en contact avec cette communauté, qui vit encore par bien des aspects dans une forme de ségrégation qui ne dit pas son nom. Les touristes en visite cet été sur Cortès Island ne se rendront certainement même pas compte de l'existence de la réserve, installée tout au bout de l'île, loin du ferry, des touristes et des blancs. "Ségrégation", même si le mot est fort, je n'en trouve pas d'autres pour décrire cette impression bizarre, ce sentiment qu'il existe sur l'île deux communautés qui vivent en parallèle, sans réel désir de part et d'autre d'aller voir ce qui se passe de l'autre côté de ce mur invisible. "Ségrégation", car les Natives, rassemblés sur Cortès sous le nom de Klahoose, vivent toujours dans des réserves, des territoires éthniquement homogènes et administrés par des lois et des règlements différents du reste de la population.
Je me suis approché prudemment de lui et me suis présenté en quelques mots. Je suis français, je voyage en Colombie britannique depuis neuf mois et je cherche une personne dans sa communauté qui puisse m'aider à rencontrer d'autres artistes des "First Nations". Ken pose ses lunettes sur la table, et ses yeux se posent droit dans les miens, comme deux grosses billes noires qui semblent me radiographier de la tête aux pieds. "Prend une chaise", me répond-il après un bref silence, en m'invitant à m'asseoir. Enfin, après de longs mois à guetter l'opportunité, je tiens ma chance et je remercie Ken de m'accorder un peu de son temps. Ken est l'un des rares artistes de la réserve, il manie le bois, la peinture, l'argent, le cuivre et quelques blocs d'argilite, une pierre noire ramenée des îles Haida. Il ouvre le bottin et griffonne les noms et adresses d'une dizaine de personnes que je peux appeler de sa part. Qu'en est-il de son propre travail ? Il me répond qu'il n'a rien à montrer, qu'il a donné l'essentiel de ses pièces et que l'art en temps que profession ne l'intéresse plus, surtout sur une petite île comme Cortès, loin des galeries huppées de Vancouver où certaines pièces atteignent des prix exorbitants. Derrière ses lunettes, son sourire mélancolique et sa barbe de trois jours, Ken semble las et fatigué :
"Pour moi, l'art, le carving ou la peinture ne sont rien si la langue et la culture disparaissent. Ce sont mes priorités maintenant. Nos langues n'ont pas d'alphabets, pourtant on dit que nos anciens pouvaient réciter des prières et des chansons en passant leurs mains sur les encoches, les nervures et les rainures marquées dans le bois par le sculpteur. Pour moi l'art ne signifie plus rien si nous perdons cette dernière bataille."
Ken me parle de la condition des peuples indigènes, de son enfance dans les residential schools, ces écoles principalement tenues par l'église qui ont achevé le travail de sape entamé par l'homme blanc deux siècles plus tôt. Les petits Natives étaient arrachés à leur famille pour être scolarisés dans ces pensionnats où toute référence à leur propre culture était strictement prohibée, l'usage de leur langue maternelle interdite ainsi que toute forme de cérémonie religieuse ou de rassemblement tribal, les "potlachs". En à peine plus d'un siècle, les "First Nations" et leurs descendants ont perdu leurs terres, l'accès à leurs ressources alimentaires et bien plus grave pour l'avenir de ces peuples, la compréhension de leur propre culture. En détruisant la langue et les coutumes, ce sont des milliers d'individus que l'on prive de repères et que l'on précipite dans la honte et la haine de soi :
"Avant nos chefs recevaient un enseignement dès leur plus tendre enfance. Le chef avait d'énormes responsabilités, il incarnait toute sa famille auprès des autres tribus, ils connaissait tous les chants et le maniement des objets sacrés durant les cérémonies religieuses et les potlachs. Etre chef étaient autant un privilège qu'une charge et une responsabilité, et personne n'aurait imaginé contester cela. Désormais les chefs sont élus et cela crée la discorde, car une famille ou un groupe peut diriger une réserve sans aucune compétence."
"Les blancs s'étonnent que certains animaux sauvages deviennent agressifs ou s'attaquent aux troupeaux. D'autres s'inquiètent qu'ils disparaissent. Beaucoup les voient comme un obstacle ou une nuisance. Nous sommes comme les ours ou les loups, une nuisance, un frein à la prédation de la Terre, un frein à cette notion de propriété privée qui rend les hommes avides et malades. Comme eux nous risquons de disparaître."
"Nous avions peur, ils ont mis la peur en nous. Pendant des années nous perdions notre statut et le peu de droit qu'ils nous laissaient si nous avions recours à un avocat ou si nous nous engagions dans l'armée. Nos cérémonie étaient interdites, et les autorités payaient des mouchards au sein même des réserves pour nous dénoncer. Ils nous menaçaient de nous envoyer en prison, de nous séparer de nos familles. Nous ne sommes pas comme vous les blancs. Seuls nous ne sommes plus rien car nous faisions partie d'un tout, d'une famille élargie qui offrait à tous un statut et une place dans le groupe. Tout cela est perdu aujourd'hui et nous vivons entassé dans des réserves, avec des gens qui n'ont en commun que le statut d'indigène, sans vraiment de lien culturel entre eux. Sur Cortès, les Natives sont rassemblés sous le nom de Klahoose, mais cela ne veut rien dire, c'est juste un assemblage pour nous mettre au même endroit. Notre notion de territoire et de propriété n'a rien à voir avec la vôtre. Nous n'avons jamais eu de concept aussi exclusif. Nous sommes traditionnellement plus des gardiens que des propriétaires..."
"Je ne sais pas comment mes grand-parents pensaient, ce qu'ils faisaient ou se disaient. Je ne connais aucune de leurs chansons. Nous essayons de faire revivre nos langues, mais c'est difficile, car plus personne ne s'exprime couramment. Nous n'avons pas d'alphabet et c'est une course contre la montre pour sauver ce qui peut encore l'être. Nous devons emprunter des chants et des mots à d'autres peuples et créer un vocabulaire, quelque chose que nous pouvons transmettre à nos enfants. Il faudra plusieurs générations pour effacer deux siècles d'assimilation forcée. C'est comme si nous devions recoller une assiette brisée en mille morceaux avant de pouvoir manger."
Détail d'une porte par Le maître charpentier David Shipway. Le totem reproduit sur cette pièce de yellow cedar est une grenouille, qui protège la maison et ses richesses.
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