Nostalgias
Le bateau file à travers les filets de brume qui s'étirent langoureusement à la surface du lagon et les arbres qui bordent le rivage semblent engloutis dans leur épaisseur ouatée. Une, deux, trois, parfois quatre rangées de cèdres ou de sapins, les sombres conifères forment une armée silencieuse à demi-cachée dans les nuages. La surface de l'eau est parfaitement calme, à peine troublée par le crachin qui nous trempe les os depuis le matin. J'ai baissé la garde le temps d'une traversée, le regard perdu dans les vagues et les tourbillons du moteur. Jaillissant des profondeurs cristallines, la nostalgie s'en vient cueillir mon coeur à la dérive...
"Goodbye", ma carte n'a plus d'unités et la voix pré-enregistrée a coupé net notre conversation. Je suis resté quelques secondes le combiné collé contre l'oreille, sans pouvoir raccrocher, sans même pouvoir bouger. Reprendre son souffle et sortir de la cabine, est-ce encore moi qui fait tout cela ? Quel sentiment étrange, quand on sent la tristesse monter par vagues successives, quand on sent ces mêmes vagues recouvrir son coeur et laisser derrière elles leur écume grisâtre et l'amertume au coin des lèvres. Des pieds à la tête, c'est une froide tempête, un coup de tabac qui rugit au fond de moi, soulevant dans son sillon son cortège de questions sans réponses. Pourquoi l'ai-je laissée partir, pourquoi les mots sont-ils restés coincés au fond de ma gorge, pourquoi l'amour est-il toujours là pour réveiller nos vieilles plaies et remettre en scène le théâtre d'ombres. L'absence, le manque, c'est cette partie de soi que l'on a offerte et qui ne reviendra pas, ce sont les souvenirs de ces êtres chers qui ont laissé leurs cicatrices avant de disparaître de l'horizon.
Heureusement, mon ami Paco m'a envoyé une autre de ces lettres qui mettent un peu de pommade sur mon coeur meurtri. Paco le poète, l'ermite et l'ami fidèle, qui m'envoie quelques nouvelles depuis son village de l'Aveyron. Un peu de France, un peu de mon pays, de cette terre laissée en friche depuis neuf mois. Neuf mois, le temps d'un nouveau moi qui s'incarne timidement, loin des amis, des frères et des soeurs, loin de la famille et du grand-père qui pleure à chaque fois que je l'appelle. Mon ami Paco, et ses mots, magnifiques et puissants, l'ami béni, qui envoie au meilleur moment quelques grammes de papier, un peu de réconfort alors que la pierre fend sous les assauts de l'hiver. L'hiver, "temps des puissances intérieures et des fermentations muettes". L'hiver, temps d'humilité et de mise à l'épreuve, la saison des spartiates et des hommes aux mains calleuses. L'hiver et ses nuances de gris, l'hiver et ses rideaux de pluie, l'hiver qui enferme la vie en attendant le souffle libérateur du printemps.

Après les abondantes chutes de neige des fêtes, la pluie a fait son retour, accélérant la fonte des plaques de neige et transformant Cortès en paradis des sources et des torrents. L'île entière résonne de leurs chants et de leurs rires puissants. Au coeur de la forêt pluviale, l'eau est si joyeuse, si abondante et si bonne, offrant à tous son goût et son incomparable énergie. L'eau de Cortès est une bénédiction, une fontaine de jouvence qui répand la vie partout dans son sillon. Cette même eau qui dévale des pentes de Green Mountain jusqu'au Blue Jay Lake, cette eau qui donne au café de mon ami Max un goût de victoire, après une heure et demi de marche pour arriver chez lui. Max et sa compagne Kate m'accueillent à bras ouverts, quelques peu surpris que quelqu'un ait fait le chemin pour venir leur rendre visite. Nous partageons quelques-uns des produits de la ferme d'Henry, le propriétaire de leur terrain. Paté de foie, brie, beurre, soupe de potiron et autres pickles, le tout arrosé d'un somptueux vin de mûre. Comme beaucoup de jeunes îliens, nous remettons à l'honneur la veillée au coin du feu, les voix qui chantent autour d'une guitare, les mains qui filent, tricotent la laine ou réparent un outil, les discussions et les sourires de ces visages enfin libérés des bombardements hertziens du tube cathodique. Kate envisage de se construire une petite roulotte et je profite de mes connaissances en charpente pour l'aider à concevoir et faire le métré de son projet.
Voilà de quoi occuper quelques weekends, avec la promesse d'énormes casse-croûte et de grillades d'agneau pour récompenser les bénévoles qui aideront à construire une belle petite roulotte de vingt pieds par dix, avec ce qu'il faut de rangements et d'espace pour une personne. La finalité : construire des espaces de vie réalistes, modulables, économes et adaptés aux mutations de nos vies toujours plus instables. Construire sans aliéner la Terre, sans aliéner son propriétaire, construire et garder la liberté de bouger en fonction de ses désirs ou de la nécessité, voilà selon nous les critères d'un habitat qui ne condamne plus les familles et les individus à l'endettement ou à l'enchaînement servile à une propriété.
"La terre appartient à une vaste famille, dont beaucoup de membres sont morts, quelques-uns sont vivants, et d'innombrables restent à venir..."
Cortès Island est à l'image d'autres localités rurales de la côte ouest, à la recherche d'alternatives crédibles après l'échec des années hippies marquées par les drogues et l'insouciance et finalement vaincus par le consumérisme. Les îles attirent beaucoup de jeunes urbains en quête d'un retour à la terre, beaucoup d'âmes en peine dans l'enfer de béton des mégapoles nord-américaines. Beaucoup ont plus de rêves que de savoir-faire pratiques et déchantent devant la rudesse de la vie rurale. Il y a cependant une vraie dynamique, un vrai désir de sortir en marche de la bête humaine, de ce train rempli de bons soldats qui file droit dans le mur. Max, Adam le prof d'arts martiaux, Adrian et sa petite famille, tous s'accrochent et tentent de caler un sourire aux coins de leur bouche, sous le regard bienveillant de quelques anciens comme Hubert, Dave et Joy Shipway, jamais avares d'un conseil ou d'un coup de main.
D'autres, comme Angelie, ont fait le choix de mettre leurs compétences au service d'une noble cause, dispensant leurs savoirs et leur médecine aux populations des pays pauvres. Douce et tendre Angelie, dont la voix résonne dans le vide de son appartement de Toronto, quelques heures à peine avant son départ pour le Nicaragua. "Goodbye", comme je hais cette voix mécanique qui coupe sans égard nos derniers mots, ces quelques mots d'amour lancés en l'air comme on joue sa vie à pile ou face, sans savoir vraiment si ce "goodbye" est un au revoir ou un adieu...

"Goodbye", ma carte n'a plus d'unités et la voix pré-enregistrée a coupé net notre conversation. Je suis resté quelques secondes le combiné collé contre l'oreille, sans pouvoir raccrocher, sans même pouvoir bouger. Reprendre son souffle et sortir de la cabine, est-ce encore moi qui fait tout cela ? Quel sentiment étrange, quand on sent la tristesse monter par vagues successives, quand on sent ces mêmes vagues recouvrir son coeur et laisser derrière elles leur écume grisâtre et l'amertume au coin des lèvres. Des pieds à la tête, c'est une froide tempête, un coup de tabac qui rugit au fond de moi, soulevant dans son sillon son cortège de questions sans réponses. Pourquoi l'ai-je laissée partir, pourquoi les mots sont-ils restés coincés au fond de ma gorge, pourquoi l'amour est-il toujours là pour réveiller nos vieilles plaies et remettre en scène le théâtre d'ombres. L'absence, le manque, c'est cette partie de soi que l'on a offerte et qui ne reviendra pas, ce sont les souvenirs de ces êtres chers qui ont laissé leurs cicatrices avant de disparaître de l'horizon.
Heureusement, mon ami Paco m'a envoyé une autre de ces lettres qui mettent un peu de pommade sur mon coeur meurtri. Paco le poète, l'ermite et l'ami fidèle, qui m'envoie quelques nouvelles depuis son village de l'Aveyron. Un peu de France, un peu de mon pays, de cette terre laissée en friche depuis neuf mois. Neuf mois, le temps d'un nouveau moi qui s'incarne timidement, loin des amis, des frères et des soeurs, loin de la famille et du grand-père qui pleure à chaque fois que je l'appelle. Mon ami Paco, et ses mots, magnifiques et puissants, l'ami béni, qui envoie au meilleur moment quelques grammes de papier, un peu de réconfort alors que la pierre fend sous les assauts de l'hiver. L'hiver, "temps des puissances intérieures et des fermentations muettes". L'hiver, temps d'humilité et de mise à l'épreuve, la saison des spartiates et des hommes aux mains calleuses. L'hiver et ses nuances de gris, l'hiver et ses rideaux de pluie, l'hiver qui enferme la vie en attendant le souffle libérateur du printemps.

Après les abondantes chutes de neige des fêtes, la pluie a fait son retour, accélérant la fonte des plaques de neige et transformant Cortès en paradis des sources et des torrents. L'île entière résonne de leurs chants et de leurs rires puissants. Au coeur de la forêt pluviale, l'eau est si joyeuse, si abondante et si bonne, offrant à tous son goût et son incomparable énergie. L'eau de Cortès est une bénédiction, une fontaine de jouvence qui répand la vie partout dans son sillon. Cette même eau qui dévale des pentes de Green Mountain jusqu'au Blue Jay Lake, cette eau qui donne au café de mon ami Max un goût de victoire, après une heure et demi de marche pour arriver chez lui. Max et sa compagne Kate m'accueillent à bras ouverts, quelques peu surpris que quelqu'un ait fait le chemin pour venir leur rendre visite. Nous partageons quelques-uns des produits de la ferme d'Henry, le propriétaire de leur terrain. Paté de foie, brie, beurre, soupe de potiron et autres pickles, le tout arrosé d'un somptueux vin de mûre. Comme beaucoup de jeunes îliens, nous remettons à l'honneur la veillée au coin du feu, les voix qui chantent autour d'une guitare, les mains qui filent, tricotent la laine ou réparent un outil, les discussions et les sourires de ces visages enfin libérés des bombardements hertziens du tube cathodique. Kate envisage de se construire une petite roulotte et je profite de mes connaissances en charpente pour l'aider à concevoir et faire le métré de son projet.
Voilà de quoi occuper quelques weekends, avec la promesse d'énormes casse-croûte et de grillades d'agneau pour récompenser les bénévoles qui aideront à construire une belle petite roulotte de vingt pieds par dix, avec ce qu'il faut de rangements et d'espace pour une personne. La finalité : construire des espaces de vie réalistes, modulables, économes et adaptés aux mutations de nos vies toujours plus instables. Construire sans aliéner la Terre, sans aliéner son propriétaire, construire et garder la liberté de bouger en fonction de ses désirs ou de la nécessité, voilà selon nous les critères d'un habitat qui ne condamne plus les familles et les individus à l'endettement ou à l'enchaînement servile à une propriété.
"La terre appartient à une vaste famille, dont beaucoup de membres sont morts, quelques-uns sont vivants, et d'innombrables restent à venir..."
Cortès Island est à l'image d'autres localités rurales de la côte ouest, à la recherche d'alternatives crédibles après l'échec des années hippies marquées par les drogues et l'insouciance et finalement vaincus par le consumérisme. Les îles attirent beaucoup de jeunes urbains en quête d'un retour à la terre, beaucoup d'âmes en peine dans l'enfer de béton des mégapoles nord-américaines. Beaucoup ont plus de rêves que de savoir-faire pratiques et déchantent devant la rudesse de la vie rurale. Il y a cependant une vraie dynamique, un vrai désir de sortir en marche de la bête humaine, de ce train rempli de bons soldats qui file droit dans le mur. Max, Adam le prof d'arts martiaux, Adrian et sa petite famille, tous s'accrochent et tentent de caler un sourire aux coins de leur bouche, sous le regard bienveillant de quelques anciens comme Hubert, Dave et Joy Shipway, jamais avares d'un conseil ou d'un coup de main.
D'autres, comme Angelie, ont fait le choix de mettre leurs compétences au service d'une noble cause, dispensant leurs savoirs et leur médecine aux populations des pays pauvres. Douce et tendre Angelie, dont la voix résonne dans le vide de son appartement de Toronto, quelques heures à peine avant son départ pour le Nicaragua. "Goodbye", comme je hais cette voix mécanique qui coupe sans égard nos derniers mots, ces quelques mots d'amour lancés en l'air comme on joue sa vie à pile ou face, sans savoir vraiment si ce "goodbye" est un au revoir ou un adieu...

Little bird from highest skies,
You came unexpected and flew around,
Before you headed south and disapeared,
Your heart shaped wings into the winds.
You came unexpected and flew around,
Before you headed south and disapeared,
Your heart shaped wings into the winds.
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