Rockies Chronicles #2 : Flying high on the Skyline

Publié le par François Bernard




L'hiver est arrivé, à pas feutrés, sans crier garde. En moins de dix jours, les montagnes se sont couvertes de neige, les arbres se sont presque dépouillés de leurs feuilles et le givre s'invite chaque matin sur les pentes herbeuses du jardin. Toute la maisonnée s'active pour profiter des derniers jours que le général hiver veut bien nous laisser, avant que le gel, la neige et le vent glacial qui balaie les flancs des montagnes n'aient raison de nos efforts désespérés. Les habitants de la vallée ont disparus, tout entiers absorbés à leurs tâches, couper le bois de chauffe, nettoyer les torrents pour les préserver du gel ou mettre les derniers coups de lazure pour protéger le bois des morsures impitoyables du blizzard, quand le thermomètre connaît de brusques soubresauts et tombe quelque part entre moins 40 ou moins 50.

De mon côté, je travaille sans relâche pour finir la rénovation de la véranda. Du matin au soir, je ponce, peint, visse et cloue, en gardant un oeil anxieux sur la météo, espérant profiter d'une dernière ouverture pour répondre à l'appel de mes chères montagnes. Ayant abandonné tout espoir de trouver mon bonheur de ce côté des Rocheuses, je lorgne vers l'Alberta et plus précisément vers Jasper, le plus vaste et septentrional des parcs nationaux qui jalonnent les Rocheuses canadiennes. Un sentier en particulier a retenu mon attention et ma soif d'aventure, la fameuse skyline trail, 45 km de pistes, dont les trois-quarts au dessus de 2000 mètres d'altitude, le clou de l'expédition étant les 7 kilomètres situés à plus de 2500 mètres, le long d'une arête rocheuse qui offre un point de vue unique sur les vallées et les massifs environnants.

Ernie a fait une drôle de tête quand je lui ai annoncé ce projet, essayant vainement de détourner mon attention vers d'autres expéditions, la plupart offrant la possibilité de louer une place dans un refuge. A plus de 50 dollars la nuit, ce n'est pas vraiment dans mes moyens, et quelque chose me pousse à me lancer à l'assaut des cols et des sommets de cette piste mythique. J'ai en tête cette citation de J Monroe Thorington, un grand alpiniste américain qui réalisa plus de 50 ascensions dans les Rocheuses canadiennes dans les années 20 : "Nous n'étions pas des pionniers, mais nous nous sommes lancés sur ces vieilles pistes le coeur ouvert, qui saurait faire la différence?". Finalement, je tiens enfin ma fenêtre météo, qui me promet trois jours de beau temps mais des températures minimales autour de -15. Après mure réflexion, j'informe Ernie du jour de mon départ, avancé d'une journée pour être sûr d'éviter la neige.


"The Skyline"


Ce matin-là, nous nous sommes mis en route au petit jour, au milieu des nuages qui encombraient la vallée. Je suis heureux de partir, de quitter pour quelques jours mon travail, les réveils à 4 heures du matin par les cris du bébé, et le vase clos qui s'installe dans l'isolement de ces foyers où le moindre voisin habite à plusieurs kilomètres. Je suis heureux de partir seul, de goûter dans le silence des montagnes à ces moments d'intimité avec cette présence étrange et presque mystique qui se dégage de ces blocs de roches et de glace en apparence inanimés. L'autoradio est resté bloqué sur la touche seventies, et c'est sur un air de Creedence Clearwater Revival, que les arbres, les lacs et les montagnes défilent au bord de la route. BIen au chaud dans l'habitacle de la voiture, je laisse monter en moi l'émotion des grands départs, tout en sirotant mon café, brûlant et fort comme l'a fait mon amie Wafa, le jour où nous sommes redescendus du grand Vémont, de ce majestueux plateau du Vercors qui signa une nuit d'étoiles filantes le renouveau de mon amour immodéré des montagnes...


La Skyline, épine dorsale du Maligne Range, à plus de 2500 mètres d'altitude...


Le bureau d'information achève de faire décoller le rythme cardiaque de notre pauvre Ernie. En plus du froid polaire, l'agent chargé de me délivrer mon pass en rajoute une couche, une couche de neige pour être précis, qui est celui lui à hauteur de cuisse sur certaines parties du sentier. Ernie a définitivement changé de couleur quand l'agent a prononcé le mot "avalanche". C'en est trop, et nous repartons du bureau d'information en quête d'une carte topographique couvrant la partie nord de la randonnée. J'ai déjà perdu un temps précieux quand nous entamons enfin notre route vers Maligne Lake, le point de départ du sentier, et de gros nuages commencent à recouvrir le ciel bleu azur, rognant minute après minute sur le territoire du soleil, au beau fixe depuis quelques heures. Ernie m'a confié quelques derniers conseils et son téléphone satellite d'un air peu rassuré, avant de me laisser partir, seul face à mon destin. J'ai parfaitement conscience des risques encourus, mais je me sens prêt et cette sensation se renforce dès les premiers lacets, qui montent tranquillement à travers la forêt subalpine. Je suis enfin dans mon élément, mes poumons s'emplissent de cet air vif et chargé de vie, mes jambes me portent vers mon bonheur et peu m'importent les avis des pères-la-prudence. C'est ici et maintenant que je veux vivre, marcher, respirer et ouvrir mes yeux sur les beautés qui ne s'offrent qu'au courage et la persévérance.

La pente se durcit, tandis que le ciel s'est entièrement recouvert de ces épais nuages chargés de neige. Autour de moi, je découvre un paysage aux allures de nuit polaire. La couche de neige s'épaissit à mesure que je gagne en altitude et elle recouvre maintenant les arbres nains et la maigre toundra qui pousse sur les prairies alpines. Les crottes d'ours rencontrées plus tôt sur le sentier ont disparu et il ne reste plus que quelques traces des rares animaux, oiseaux, bouquetins et marmottes, qui bravent encore le froid et la maigre pitance. Le silence est impressionnant, je suis seul au monde, seul au milieu de cet mer de glace, qui emprisonne les courts d'eau les uns après les autres, figeant torrents, ruisseaux et sources en magnifiques sculptures de glace. Pris au piège de ce carcan de gel, l'eau de fraye un chemin sous ce plancher translucide et tel un artiste infatigable  découpe et agglutine ses molécules pour former d'improbables dessins, parsemant ses oeuvres d'éphémères cristaux. Je croyais ne pas aimer l'hiver, je croyais mon corps inadaptable au froid, et me voilà subjugué, au comble du plaisir et de l'émerveillement devant l'apparition de cette saison depuis longtemps oubliée dans la douceur de ma vie méditerranéenne...


La neige recouvre la maigre toundra, tandis que la glace emprisonne le moindre cours d'eau.


Ma vie a d'un coup le goût de la neige qui fond dans ma bouche et qui me ramène dans les souvenirs joyeux de mon enfance, des batailles de boules de neige, quand l'hiver nous avaient cueillis ma soeur et moi au milieu des vacances de février et que avions passé chez nos grands-parents une semaine coupés du monde. Il n'y avait rien d'autre à faire que jouer dehors, bâtir un igloo et manger les douceurs que préparait notre grand-mère adorée, blottis au coin de ce feu archaïque et pourtant notre dernier rempart contre le froid, une fois la technologie et la fée électricité mis en échec par les velléités hivernales de notre Mère Nature. J'ai repensé à tout cela quand mon réchaud s'est arrêté et qu'il m'a fallu courir les quelques bosquets environnants et rassembler en urgence un tas de fagots. Mes doigts sont presque incapables de bouger ou d'actionner mon briquet, et j'ai juste assez de force pour craquer une allumette. Le feu prend difficilement, le bois est trop humide et le froid mord comme un chien enragé. Les flammes naissantes redonnent un peu de vie au bout de mes mains, et je peux enfin achever de préparer ma soupe. Me voilà bien seul, attablé devant ce repas aux airs de festin, alors que la neige se met à tomber et qu'au loin, la lune presque pleine émerge des nuages. J'engage une lutte sans merci contre la nuit et le froid, qui gèle à vue d'oeil l'eau dans ma gourde et durcit le cuir de mes chaussures trempées par la neige. Je coure d'un point à l'autre du campement, et achève de monter ma tente dans la pénombre de la nuit tombante. Je glisse ma gourde remplie d'eau bouillante et mes chaussures dans un sac étanche et glisse le tout dans mon sursac de couchage. Je ferme la tente, me déshabille en un éclair et rentre bien vite dans l'épaisseur de mon duvet. Dehors, il n'y a pas un bruit, la vie est comme pétrifiée, attendant le jour et le retour du Dieu Soleil pour trouver un peu de répit.

Je n'ai pas vraiment pu profiter des belles lueurs du jour naissant. J'ai rangé mes plumes, plié ma tente et couru les bois à la recherche des quelques malheureuses brindilles qui cuiront mes céréales. J'ai l'air un drôle de cro-magnon, soufflant sur les braises, engoncé dans mes quatre couches de vêtements high-tech. Malgré tout mon matériel moderne, me voilà de retour aux bonnes vieilles méthodes et je suis presque heureux de retrouver un peu de l'esprit de Chris Czajkowski, qui nous faisait la popote emmitouflée dans sa doudoune rapiécée avec quelques bouts de Duck Tape, concoctant d'improbables curries ou son fameux "chili végétarien aux sardines" dans ses vieilles marmites. Quel que fût le repas, il valait mieux être de corvée de bois qu'être celui ou celle désigné(e) à la vaisselle au gravier, les mains trempant dix minutes dans l'eau glacée pour rattraper le fond, immanquablement brûlé au dixième degré et témoin malheureux de nos repas successifs. Ma belle marmite a fini par quitter le confort du réchaud de camping, abandonnant son habit de lumière pour se couvrir de suie au contact de ce feu, primitif et barbare, mais si essentiel à ma survie. Je suis heureux de sentir cette chaleur, de me sentir vivant, d'être l'élément qui tire l'essence de son existence de ces autres éléments empruntés autour de mon environnement immédiat, le bois des forêts, l'eau des glaciers, l'air pur des sommets et ce feu, ce feu qui chauffe ma chair et danse dans mes pupilles.

A peine mon repas terminé, j'ai ramassé mes affaires et plié le camp en hâte, pressé par le froid et la longue étape qui m'attend, par ces 18 kilomètres qui s'étirent entre 2200 et 2500 mètres d'altitude. Le paysage n'a plus rien des vallées verdoyantes, ni même des reflets brunâtres de la toundra, et j'ai l'impression d'avoir été téléporté dans une lointaine vallée arctique, mes pas s'enfoncent dans la neige, qui loin des hauteurs promises, m'arrive à hauteur de cheville. La marche est néanmoins pénible, en raison de l'altitude, de ce sac lourdement chargé et de la glace, qui transforme en patinoire la moindre flaque d'eau. Après une bonne heure de marche, j'atteint Big Chovel Pass, un col nommé en mémoire d'une expédition menée au début du 20ème siècle par les frères Otto, qui prisonniers du blizzard, durent se fabriquer des pelles dans les arbres environnants et se frayer péniblement un chemin vers ce col, qui offre deux voies de sortie. A l'ouest, la vallée de l'Athabasca River, et à l'est, vers Medecine Lake. Au delà du col, je distingue The Notch, par vraiment un col, plutôt un passage vers l'autre versant et la fameuse Skyline. L'ascension est brutale, et chaque pas est un mélange de souffrance et de plaisir, quand l'élévation me révèle d'autres sommets et d'autres massifs typiques de ces superbes montagnes Rocheuses, nées du formidable déploiement d'énergie nécessaire pour soulever et déplacer d'immenses couches de sédiments comme les strates d'un mille-feuilles.


Une courte récompense, juste après une ascension éreintante, et peu avant que le vent ne me cueille...


Le vent s'est levé peu après mon arrivée au sommet. Le vent balaie la neige sèche, qui se détache comme des cristaux de sel, formant congères et corniches au bord des falaises abruptes. Sur les conseils d'Ernie, j'ai poussé mes jambes jusqu'au sommet ce petit raidillon, qui offre une fois en haut un panorama époustouflant. Les Rocheuses apparaissent enfin dans toute leur splendeur, ma vue se perd dans cet horizon minéral, dans l'enfilade des sommets, dans la profondeur de ces vallées parcourues de puissantes rivières. Ces montagnes forment ce que l'on appelle une division continentale, séparant et drainant les eaux en trois destinations, à l'ouest vers le Pacifique, à l'est vers la baie d'Hudson et au nord vers l'océan arctique.

Alors que le vent redouble d'intensité et que j'enfile tout ce qui peut me protéger du froid, j'entame les 6 kilomètres de cette impressionnante arête rocheuse. J'ai l'impression d'être sur une autre planète, de marcher sur Mars ou sur un haut plateau tibétain. Le vent et le froid réduise la vie à sa plus primitive expression, à quelques mousses et lichens qui s'accrochent comme ils peuvent à ces cailloux couleur ocre, qui peinent à retenir la neige et se dérobent sous mes pas. La sensation est incroyable, et malgré des conditions climatiques extrêmes, mes yeux et mon coeur sont grand ouverts pour capter la magie, l'essence brute et l'esprit de la montagne. Plus que jamais, j'ai l'impression d'entendre cette voix, d'être au contact de cette présence si spéciale qui émane de ces monstres, en apparence figés dans leur chape de rocaille. Les montagnes ont l'air tellement vivantes, elles sont la mémoires de tant de millénaires et semblent avoir tant de choses à nous dire, nous les pauvres mortels, dont la présence sur Terre est tellement insignifiante, tellement anecdotique comparée à l'échelle du temps qui compose leur naissance, leur vie et leur mort. Elles sont là, tas de sables et de sédiments, qui offrent leurs peaux en pâture aux autres forces terrestres, au soleil à l'eau et au vent qui arrachent les minéraux indispensables à toute forme de vie. Ainsi donc la vie naît de l'inanimé, de ces géants de pierre qui de temps à autres reçoivent de drôles de visites, de ces drôles d'animaux qui viennent leur chatouiller le dos avant de repartir, vaincus mais heureux d'avoir pu toucher l'espace de quelques heures, le ciel d'un peu plus près.


Une autre conquête inutile, à quelques centimètres du paradis.


A mesure que je suis redescendu de la Skyline, je n'ai cessé de repenser à ma vie d'avant, à ces mois bizarres où je ne savais plus vraiment qui j'étais, à ces histoires qui m'emmenaient nul part, ou si loin de mon coeur et de ces belles émotions. Je me suis pris à penser au futur, à ce que je ferais en rentrant du Canada, avant de m'apercevoir de l'inutilité de telles pensées. Vue d'aussi loin, la vie se perd dans les contours flous de l'attente et de ces plans sur d'improbables comètes. Je suis bien là où je suis et le comme le dit si bien Thoreau le seul horizon tangible est celui que l'on a sous les yeux. Peu à peu, je me détache de ces combats inutiles et de ces luttes qui ne sont pas les miennes. Je suis ramené à ma simple condition d'homme, dont l'influence se limite à son proche environnement, le reste n'étant que la vision déformante du monde tel que nous le voudrions, à la hauteur de notre ambition ou de notre colère. Je me suis senti soudain tellement libre et apaisé, et ma vie avait l'allure simple de ces mouflons, occupées à survivre, broutant la maigre toundra pour faire un peu de gras pour l'hiver. J'ai passé vingt bonnes minutes autour de ce groupe d'une dizaine d'individus, pas plus surpris ou effrayés de voir débarquer cet animal aux allures étranges, couvert d'une drôle de peau et arborant une grosse bosse sur le dos. Le soleil commençait à décliner au pieds du Mont Tekara, la lumière était douce et rassurante. J'ai posé mon sac et repris ma lutte pour la vie, histoire de mettre un abris au dessus de ma tête et un repas chaud au creux de mon ventre. La neige a commencé à tomber alors que je regagnais ma tente, et c'est bercé par le bruit des flocons que j'ai rejoint mes rêves, brisé par la fatigue mais irradié par le bonheur intense d'une autre journée dans ce que la Nature a de plus beau à nous offrir, la rencontre avec nous-même...


La course contre l'hiver est enclenchée : dans quelques semaines, ces courageux mouflons n'auront presque plus rien à manger...


Je me suis levé au milieu du paradis blanc, ma tente couverte par un pouce d'une neige rendue collante par le redoux. La vallée et le mont Tekara sont baignés de nuages, dont s'échappent quelques maigres flocons de neige fondue. Je n'ai pas la force d'une autre journée de lutte et décide de lever le camp, de redescendre vers Jasper et de tenter ma chance en stop pour retourner à Dunster. Le soleil grignote peu à peu les nuages et la brume, émergeant de l'horizon dans un paysage d'estampe chinoise. J'ai devant moi un massif dont la denture ressemble à la carapace d'un dinosaure, et dans mon dos les pentes escarpées du Mont Tekara offrent de sublime contre-jours. Au loin, je distingue les couleurs chatoyantes de Pyramid Mountain, qui semble une vigie multicolore aux reflets métalliques, or, vermeil et cuivre...

J'entame la longue descente vers Maligne Canyon sur un large chemin forestier. Je retrouve de nombreuses traces des animaux résidents dans les bois, ours, loups et autres caribous. Mes pas, lourds et saccadés, raisonnent dans le silence de la forêt, la neige a disparu du décor et je retrouve peu à peu un paysage moins hivernal. Quelques bouleaux sont encore couverts de leurs dorures, le vent soulève et emporte  au loin les feuilles de la cime des arbres qui couvrent l'horizon de leur haute silhouette. Le soleil chauffe les sous-bois, réveillant de délicieux parfums d'humus. Je savoure ces derniers moments d'intimité et de silence avant de retrouver la civilisation, dont la rumeur se fait plus insistante à mesure que mes pas me rapprochent du parking et de la route. Les parcs nationaux des Rockies sacrifient comme le reste du continent à la sacro-sainte automobile. Ils sont parcourues de routes, de chemins de fer et même de pipelines, qui charrie le pétrole et le gaz de l'Alberta vers la Colombie britannique ou le gourmand voisin états-unien. Après ces trois jours passés hors du temps, c'est un drôle de choc de retrouver l'asphalte et de voir défiler la cohorte de 4x4 rutilants qui déboulent de Maligne Lake en évitant soigneusement cet auto-stoppeur lourdement chargé. Je crois tenir ma chance quand deux grosses berlines ralentissent et se rapprochent de moi. A ma grande surprise, les passagers, un groupe de touristes asiatiques en promenade, ralentissent, sortent caméras et appareils photos et repartent après m'avoir copieusement mitraillés comme un vulgaire grizzly. Quel monde étrange !


Les montagnes, semblables à d'immenses chateaux forts, émergent de la brume matinale.


J'ai rejoint non sans mal l'entrée du parc et le feu rouge où je pose mon sac et tend le pouce, espérant trouver enfin une âme charitable pour me ramener à temps pour dévorer le repas de Thanksgiving. L'affaire est pliée en dix minutes, quand un vieux truck brinquebalant se range sur le bord de la route. J'ai encore décroché le bouquet. Joe est un autre specimen typique des loggers canadiens. La clope au bec, le pack de bières sur la banquette et une canette fraîche dans le porte-godet du tableau de bord, Joe rentre claquer sa paye à Prince Georges, après 3 semaines passées à marner 12 heures par jour au volant de sa grosse machine à déraciner les arbres. Je ne peux m'empêcher de repenser au Redneck qui m'avait donné des frayeurs deux mois plus tôt sur la route 20. Joe a l'air moins dingue, et j'ai l'avantage de le cueillir au début de son périple. Il collectionne les stickers de playmates, collées un peu partout dans l'habitacle, certaines d'entre elles dédicacées par les artistes en personne, qui d'une écriture hésitante, ont glissé quelques mots dignes d'un agenda d'adolescente sur leur nudité bardée de cuir.

Trois bières et deux heures de route plus tard (dont deux arrêts pour écluser), me voilà à bon port. Je remercie mon chauffeur en priant pour le salut de son âme et surtout de celle de ceux qui auront la mauvaise idée de partager la route avec cet autre adepte du "drink and drive". La maisonnée raisonne des rires des enfants, Carol Ann et Ernie s'activent en cuisine pour mettre la touche finale aux préparatifs du repas de Thanksgiving. Sa fille, son mari et leurs deux enfants sont arrivés la veille de Chilliwack pour partager un repas et un peu de temps avec eux à l'occasion de cette fête emblématique pour les familles nord-américaines. Mes hôtes sont à la fois surpris et soulagé de me voir rentrer aussi tôt. J'ai juste le temps de prendre une douche avant de me transformer en photographe officiel de la soirée, immortalisant la joie des retrouvailles sur les visages des petits et des grands. Pour Ernie et Carol Ann, cette première fête de famille en compagnie de leur bébé est un symbole fort, un bonheur simple chargé de promesses et la célébration de ce cadeau inespéré, après des années de lutte et d'attente pour adopter cet enfant.

Je suis moi aussi heureux de partager un peu de chaleur et de me jeter sur les cuisseaux dodus du somptueux poulet bio. Je suis fourbu par cette escapade dans la nature, exténué par les heures de marche et la lutte contre le froid. Il me reste encore une semaine dans les Rockies et beaucoup de travail en perspective, avant de refaire mon sac et de repartir sur la route. Je me sens un peu las de n'être jamais vraiment chez moi, de devoir constamment faire cet effort d'adaptation aux autres et à cette culture parfois si différente de mes propres repères. C'est là toute la magie de ce voyage, et je crois qu'il me fallait vivre cela pour grandir et mieux intégrer l'autre dans mon mode de pensée et d'action. J'ai cependant hâte d'avoir enfin un semblant d'intimité, de pouvoir enfin poser mes affaires dans un endroit familier et gagner de quoi poursuivre mes aventures, qu'elles me ramènent en France ou me poussent vers d'autres cieux plus cléments. J'ai en tête ces vers de Constantine Cavafy, poète d'origine grecque, polyglotte et baigné d'influence britannique. Je me rappellerai longtemps ce jour où mon psychanalyste, un vieil américain exilé en France, me tendit ce poème, quelques temps avant que je n'interrompe nos séances. J'avais décidé que le vaste monde me guérirait mieux que quiconque et j'imagine que ces quelques lignes étaient comme un mantra, une protection et une prière, dont je parviens juste à comprendre le sens aujourd'hui...


Ithaka
     
When you set out for Ithaka
ask that your way be long,
full of adventure, full of instruction.
The Laistrygonians and the Cyclops,
angry Poseidon - do not fear them:
such as these you will never find
as long as your thought is lofty, as long as a rare
emotion touch your spirit and your body.
The Laistrygonians and the Cyclops,
angry Poseidon - you will not meet them
unless you carry them in your soul,
unless your soul raise them up before you.

Ask that your way be long.
At many a Summer dawn to enter
with what gratitude, what joy -
ports seen for the first time;
to stop at Phoenician trading centres,
and to buy good merchandise,
mother of pearl and coral, amber and ebony,
and sensuous perfumes of every kind,
sensuous perfumes as lavishly as you can;
to visit many Egyptian cities,
to gather stores of knowledge from the learned.

Have Ithaka always in your mind.
Your arrival there is what you are destined for.
But don't in the least hurry the journey.
Better it last for years,
so that when you reach the island you are old,
rich with all you have gained on the way,
not expecting Ithaka to give you wealth.
Ithaka gave you a splendid journey.
Without her you would not have set out.
She hasn't anything else to give you.

And if you find her poor, Ithaka hasn't deceived you.
So wise you have become, of such experience,
that already you'll have understood what these Ithakas mean.

Constantine P Cavafy



Je croyais ne plus aimer l'hiver, et c'était oublier que la beauté se cache là où on ne l'attend plus...
Publicité

Publié dans Rocky Mountains

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
P
Bonjour François,<br /> Je suis bientot PVTiste comme toi, et je tiens à souligner que tu as une très belle manière de raconter les choses. Chapeau...<br /> En tout cas bonne route.<br /> Phalakone
Répondre
R
Bonjour, il est sympa ton blog! Tu es pas mal aussi! Lol je timagine avec ta chemise a carreau! Et rien d'autre devant la cheminée de ton tu chalet lol c'est vrai c'est super simple beau pour prendre l'air ! C'est encore un coin de paradis! Bisou
Répondre
L
Je n'ai malheureusement pas le temps de tout lire aujourd'hui, mais c'est promis, je reviendrai. Par tes recits et tes photos, tu offres la possibilite de voir ce coin du monde (que j'aime tant), avec un oeil nouveau. Du plaisir et rien d'autre. Merci :-)
Répondre