Rockies Chronicles #1 : Magic Mt Robson
Big Mount RobsonEn préparant mon sac, je blaguais avec mon hôte Ernie, qui a eu la gentillesse de me prêter tout le matériel nécessaire pour cette expédition. Depuis Nuk Tessli et le paradis de Chris Czajkowski, mes attentes en matière de montagnes sont singulièrement élevées, mais "pas aussi élevées que Mount Robson" selon lui. Touché.
Ernie a quitté son job d'ingénieur télécom et la banlieue de Calgary pour se consacrer pleinement à sa passion des montagnes. Il est guide de moyenne montagne l'été et passe l'hiver à assurer la sécurité des pistes de ski dans les nombreuses stations des Rockies. Cette vie de saisonnier est incertaine, quand il faut lutter chaque année pour retrouver du travail en hiver, mais Ernie et sa femme Carol Ann ne regrettent pas d'avoir troqué le stress et la pollution de la ville pour leur bout de campagne et un magnifique jardin bio dans la vallée de la Fraser River, coincée entre deux chaînes de montagnes, les Cariboo à l'ouest et les Rocheuses à l'est. Cet endroit est l'incarnation parfaite de l'ouest canadien, comme un calque tiré de mon imaginaire de petit garçon, quand mes rêves de cowboys et d'indiens m'emmenaient dans ces vallées bordées d'imposantes montagnes et parcourues de puissantes rivières, quand Clint Eastwood serrait son café brûlant, les flammes du feu de camp dansant sur son visage mangé par une barbe de dix nuits...
Notre auto file sur un air de blues le long de la Highway 16. Pour la première fois depuis mon arrivée dans les Rocheuses, le ciel est absolument dégagé, sans le moindre nuage à l'horizon. Le soleil se lève sur les sommets enneigés qui se teintent de reflets rose-orange, l'air est vif et porteur de belles promesses. Je sens une agréable sensation s'emparer de moi à mesure que nous nous rapprochons du Mount Robson provincial park, qui sert d'écrin pour ce pic aux allures de monstre préhistorique. Le voilà enfin, au bout de la route. Quelques nuages s'accrochent encore aux dents de glace qui recouvrent le sommet, dont les parois abruptes se détachent du ciel comme les facettes d'un gros diamant.
Le moteur s'arrête et je suis au comble de l'excitation. Ernie me serre dans ses gros bras et m'adresse un dernier sourire complice. Les derniers jours passés à poncer un tas de vieilles planches ne sont déjà plus qu'un vague souvenir. J'ai trois jours et deux nuits en compagnie de ce phénomène, et je réalise à ce moment précis que je suis prêt d'une autre expérience unique. Les dieux du voyage ont encore un autre cadeau et l'ont glissé discrètement dans mon sac, qui me semble tellement léger au moment où j'entame les premiers lacets qui bordent la Robson River. Cette montagne est tellement haute qu'elle génère son propre micro-climat. A mon grand étonnement, la randonnée commence au milieu d'une forêt humide qui ressemble à s'y méprendre à celle que l'on trouve sur la côte pacifique, à près de 800 kilomètres plus à l'ouest. La forêt a subi quelques coupes claires avant la constitution du parc, mais on trouve quelques western red cedar et autres hemlocks (sapin du Canada) de 40 mètres et plus. L'odeur des sous-bois est l'incarnation parfaite des fragrances d'automne, de ces parfums de champignons et de mousse qui se marient si bien avec l'odeur envoûtante du cèdre.
Même si la rivière est loin de son débit maximum, elle dégage encore cette impression de puissance, inondant les berges de ses mugissements et d'énormes troncs d'arbres sont charriés comme de vulgaires allumettes par ses flots tumultueux. Patiemment l'eau creuse les différentes couches de roches sédimentaires, formant ça et là de profonds bassins et d'impressionnantes cascades. Au bout d'une heure de marche, le lit s'élargit et le courant s'apaise. Il est l'heure de faire une courte halte au bord de Kinney Lake. Le soleil est encore bas sur la forêt subalpine. Les abords du lac forment une composition majestueuse, entre les bleus du ciel et du lac, les nuances de vert des cèdres et des sapins, l'or des feuilles des peupliers Aspen et l'immense variété de gris, marrons et ocres des différentes strates rocheuses.
Couleurs d'automne autour de Kinney LakeMes yeux sont au comble du plaisir, je me sens plus vivant que jamais, goûtant aux luxe insensé, à ces paysages qui d'ordinaires sont assaillis par des hordes de randonneurs en été et qui ce lundi matin sont offert pour mon plaisir solitaire. Après quelques kilomètres dans le lit de la rivière, je rentre dans la vallée des mille cascades, qui offre l'une après l'autre une série de chutes d'eau plus spectaculaires les unes que les autres. Au bord de ces monstres liquides, la température chute de plusieurs degrés et il faut se retenir de ne pas s'approcher toujours plus près du bord, en quête de la photo qui réussira à capter la quintessence de cette énergie brute et sauvage.
Brute, sauvage et majestueuse, Emperor Falls devant Mt Robson, Thousand Falls ValleyLa montée vers Berg Lake et les abords du Mount Robson est particulièrement raide, et je sens poindre la douleur annonciatrice de ces maudites ampoules. Je sue à grosses gouttes dans l'incroyable chaleur de cet après-midi automnale. Les feuilles des peupliers dansent dans la brise et semblent de grosses pépites d'or qui tombent mollement sur le sentier. Les sommets apparaissent et disparaissent de mon champ de vision mais Mount Robson est toujours là, monstre de roche dont la grosse base rectangulaire lui donne des allures de temple païen, tout entier dévoué à la gloire de notre Mère Nature. Une poignée de kilomètres me séparent de Berg Lake, qui reçoit l'eau de la fonte des trois glaciers majeurs qui bordent Mount Robson. Le terrain est enfin redevenu plat quand je distingue ses contours, le lac se répand tranquillement dans la vallée, dans une myriade de méandres paresseux.
Le sentier longe le lac aux couleurs de jade, avant d'arriver au refuge, témoin centenaire de la longue et interminable procession de randonneurs et de ces quelques rares grimpeurs qui affrontent leur propre mort pour rejoindre les vents glacés du sommet qui trône à plus de 3900 mètres d'altitude. La face nord est absolument terrifiante, avec ses pentes vertigineuses couvertes de neige glacée et ses blocs de roche et de glace qui de temps en temps se détachent des parois, dévalent la pente à toute allure et plongent dans le lac dans un bruit de tonnerre. Le soleil se couche dans la vallée, et je peux enfin quitter mes chaussures et déguster ce moment de calme et d'absolue sérénité. Je marche pieds nus sur les berges de sable noir et la trace de mes pas se mêle à celle des animaux qui viennent s'abreuver au bord du lac la nuit venue, comme cet élan dont l'ombre massive s'éloigne dans la vallée. L'air est parfaitement calme, la lumière magnifique, les montagnes se reflètent dans le lac, je suis juste au paradis, sans même avoir renoncé à ma vie de pêcheur...
Le soleil se couche sur Berg Lake et ses plages de sable noirCe soir-là j'ai partagé ma soupe au quinoa avec Eric, enseignant et comme tous les Eric que j'ai rencontré dans ma vie, un infatigable globe-trotter. Eric est au bord de la soixantaine, il a pris quelques jours seul pour rendre grâce à ses chères montagnes. Il me dit que nous avons une chance incroyable et qu'en 5 randonnées ici il n'a jamais vu une telle météo à cette époque de l'année. Nous passons une paire d'heures à parler de nos vies, de nos amours et de nos voyages, avec la franchise de ces gens qui ne se croisent qu'une fois dans leur vie. Je me glisse dans mon sac de couchage, et ouvre grand les yeux, comme si la lumière allait jaillir des ténèbres, comme si j'allais m'envoler et rejoindre ces étoiles filantes qui zèbrent la nuit d'encre. Le sommeil me cueille, bercé par cette étrange mélopée, qui mêle le chant du torrent, le souffle du vent dans les arbres et le bruit des icebergs qui s'arrachent de la montagne. Au loin, le Mont Robson ressemble à une statue de sel, à un animal fantastique prisonnier des glaces. Au fil de la nuit, les étoiles se succèdent au dessus de sa crête de glace et c'est Orion, puissante et majestueuse constellation d'hiver, qui se trouve installée au sommet pour saluer le jour naissant...
Ce matin-là, je n'ai que mon courage à glisser dans mon sac. En montagne plus qu'ailleurs, il faut apprendre de ses erreurs, et mes maîtres du jour sont les deux souris du refuge, qui non contentes de troubler le sommeil des randonneurs, se jouent de notre imprudence, quand nous laissons notre pain sur la table, croyant naïvement qu'un simple sac plastique constitue une barrière infranchissable pour ces satanés rongeurs. Je n'ai plus de déjeuner, et vais devoir compter sur mon porridge matinal et deux barres de céréales pour attaquer l'objectif du jour, 1300 mètres de dénivelé et 25 kilomètres autour du Robson Glacier avec l'ascension du Tatkini Peak, 2830 mètres, comme la cerise posée sur ce gros gâteau caillouteux.
Le jour se lève sur la bête. A droite des reflets rosés, l'impressionnante face NordLa marche débute au bord de la rivière qui coule du Robson Glacier. Au milieu de cette vallée glaciaire, je tombe sur un panneau posé en 1913 par le club alpin canadien. Ce panneau indique les limites du glacier, qui en un siècle a reculé au rythme d'une quinzaine de mètres par an. La glace a laissé place à un paysage qui laisse apparaître les différentes transitions de la conquête du minéral par le végétal. Les mousses et lichens qui s'accrochent péniblement aux abords du glacier laissent progressivement place aux sapins, arbustes et fleurs subalpines, dont les fameuses hippie heads, sorte de gros pissenlit dont la houppe de poils blanchâtres a des allures de coupe afro.
Le glacier dégage une impression de puissance, un mélange fascinant d'attraction et de peur m'envahit, il me vient comme une envie de marcher le long de son dos lardé de crevasses aux reflets bleutés et de loin je distingue les grottes creusées par l'inlassable travail de sape des rivières souterraines. A intervalles réguliers, le glacier libère de gros blocs de glace. Le soleil commence à chauffer et transperce ces icebergs miniatures dont les formes improbables deviennent les jouets de mon imagination. Le sentier monte sec le long des falaises abruptes. La roche s'effrite sous mes pas et mes pieds ne sont pas encore assez chaud pour que disparaisse la désagréable et lancinante douleur de mes pieds, cloqués de 2 magnifiques ampoules. Fort heureusement, le paysage vient à mon secours et je découvre à chaque lacet une nouvelle facette de cette imposante créature, qui tel un roi au milieu de sa cour règne sur les 3 pics environnants, qui malgré leurs 3500 mètres paraissent de simples chiens de garde autour de leur maître.
Robson GlacierLa pente est de plus en plus raide et mes tempes bourdonnent à mesure que mes bras et jambes portent mon corps sur cet amas de roches glissantes. Les quelques arbres qui survivent encore ont des allures de bonzaïs. Je rentre peu à peu dans la toundra, qui en cette époque de l'année s'est déjà parée de ses couleurs d'hiver. Les premières neiges commencent à s'accumuler sur les faces Nord. Quelques perdrix s'envolent devant moi. Il s'agit d'une espèce résidente de ces prairies alpines et parfaitement adaptée au rudes températures hivernales. Leur plumage n'a pas encore complètement changé et certains oiseaux arborent un ramage moitié blanc moitié brun du plus bel effet.
Il est deux heures quand je parviens au sommet du Titkana Peak. Je pose enfin mon sac et déguste le plus lentement possible mes deux barres de granola. Je suis au milieu d'un panorama extraordinaire, 360 degrés de pur bonheur. Au Sud-Est, le Mont Robson et son imposant glacier, à l'ouest Berg Lake et le mythique Mount Whitehorn. De l'autre côté, j'ai une vue imprenable sur Reef Icefields, un immense champ de neige, et l'enfilade de vallées et de sommets de Jasper National Park, dans province de l'Alberta. J'ai trouvé le livre d'or du sommet au milieu du gros tas de pierre qui symbolise le sommet. Malgré la diversité qu'offre la lecture des nombreux témoignages, il y a cependant un trait commun à tous ces messages, qui tient dans le sentiment de gratitude vis à vis de la vie, de cette vie qui nous est offert et qui nous emmène parfois au delà de nos espérances, quand le corps et le coeur ont vaincu la fatigue, la peur et la douleur, quand tout cela disparaît dans ces quelques minutes de pure magie, dans cette impression de communion et d'unité avec le monde. J'ai laissé de longues minutes mes yeux se promener sur ces paysages hors du commun, sentant une incroyable présence à chaque inspiration.
La montagne est comme nous emprunte de dualité. Sa beauté n'enlève rien au danger de ses pics acérés, de ses profondes crevasses ou de ses corniches glacées qui parfois se dérobent sous les pieds du grimpeur imprudent. Je ressens d'autant mieux cela que je suis absolument seul, seul parmi cet océan de pierre chauffé à blanc, seul pour apprécier le danger ou me battre pour ma survie au cas où. C'est peut-être pour cela que l'on part à la conquête de ces victoires a la fois sublimes et dangereusement inutiles, juste pour se sentir vivre, pour sentir son corps, son coeur et son âme à la fois ancrés dans ce présent de pierre et délivrés de la pesanteur de nos peurs et de nos renoncements. Plus près du ciel, juste un peu plus près de Dieu, ou de l'idée que l'on s'en fait.
La paixAprès une descente éreintante, j'ai retrouvé la vallée gorgée de ce soleil d'automne, à la lumière douce et rasante. Une agréable brise soufflait sur mon visage. Je ne me suis jamais senti aussi heureux qu'en cette fin d'après-midi, dans les derniers kilomètres d'une marche qui m'a emmené loin de moi-même, de ce vieux moi qui vit ces derniers instants avant de laisser place à une autre peau, qui enfin me ressemble. J'ai regardé danser les fleurs mortes comme un ballet de halos fantomatiques. Le soleil a fini sa course derrière Mount Whitehorn, le temps d'une dernière photo, d'un dernier cliché de cette journée magique. J'ai faim, une faim de lion, une faim de monstre près à bouffer la vie entière, tant qu'elle a ce goût d'aventure et le sel de cette sueur qui me colle à la peau.
Ma batterie m'a lâché le lendemain, en redescendant vers le monde des hommes. Les White Falls étaient plus belles que jamais, avec le soleil qui tapait pile à travers ses épaisses parois liquides et qui donnaient aux peupliers des nuances d'or et de cuivre. J'ai retrouvé Ernie, Carol Ann et Amos, le petit gémeau qui aime danser sur mes cuisses. Tous trois sont venus à ma rencontre. Un par un je les ai serré dans mes bras, et je me sens infiniment reconnaissant envers ces gens accueillants et généreux, qui partagent les bonheurs à la fois simples et extraordinaires d'une fin d'après-midi d'automne dans le plus bel endroit du monde...
Est le divin qui s'invite parmi les hommes, ou les hommes qui l'accueillent en eux ?
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