El Mate de los tontos
Au téléphone, j'avais commencé à mettre un visage, un corps sur cette voix douce et rieuse, sur ce fort accent sud-américain. Peine perdu, en lieu et place du petit brun rondouillard qui se dégageait de mon imagination, c'est ce quinquagénaire grand et sec qui s'approche de moi et me serre chaleureusement la main.
A peine arrivé chez lui, Oscar m'invite à partager une infusion de Yerba Mate. Il verse l'eau bouillante dans la "calabassa", une tasse en bois dur qui ressemble à un petit chaudron, aspire quelques gorgées, et rallonge l'infusion avant de m'inviter à partager ce brevage typiquement argentin. Nous échangeons quelques mots en espagnol, et je retrouve enfin un peu de cette chaleur latine qui m'a parfois manqué depuis 2 mois.
Ce soir, je veux vous raconter l'histoire de deux humains unis dans la magie de l'instant, quand les coeurs parviennent à s'ouvrir à l'inconnu et se remplissent de cet esprit de fraternité qui transcende les pauvres et éternelles tentatives pour diviser les humains en race, en nationalité ou en classe de toute sorte. Ce soir, à l'heure de vous écrire, et à quelques heures de repartir sur mes chemins de bohème, mon coeur se serre et je peine à trouver des mots à la hauteur des moments que nous avons partagés.
- Voilà donc l'histoire d'Oscar "Cacho" Somasco, au fil des confidences glanées dans la quiétude du café-crème matinal et plus spécialement en cet après-midi de canicule :
Au jardin, la chaleur est devenue suffocante, Oscar et moi avons laissé la houe et le plantoir pour aller nous baigner. Nous profitons enfin d'un peu fraîcheur, posés tranquillement sur la plage au bord du lac. Notre conversation glisse peu à peu vers cette histoire qu'il n'a jusqu'ici abordé que par bribes. Les souvenirs jaillissent de sa mémoire, et je sens à tout moment dans le flot de ses paroles autant de soulagement que de peur d'aller trop loin, de lever le voile sur l'indicible, sur les douleurs et les meurtrissures qui hantent ses nuits sans sommeil. Peur de réveiller cette soeur assassinée pendant les années de prison et ce terrible sentiment d'impuissance et de culpabilité qui a rongé la famille depuis. Peur de déverser les torrents de larmes qui grondent derrière ces yeux dont le regard est soudain si lointain...
Oscar avait à peine 19 ans quand son mouvement de jeunesse devint la cible des militaires qui prirent le pouvoir en 1976 à la faveur d'un coup d'état. Soutenus par la CIA, formés aux méthodes de contre-insurrection élaborées par les officiers français pendant la guerre d'Algérie, les serviteurs de la dictature ont mené pendant 8 longues années une guerre impitoyable contre toute forme d'opposition. 30 000 "disparus", des milliers d'hommes et de femmes, parfois très jeunes, contraints à l'exil et des familles entières marquées à jamais par la peur et l'injustice, voilà le triste bilan de ces années noires qui divisent encore profondément la société civile argentine...
"J'ai passé 4 ans en détention en Argentine, dont une année entière sans aucun contact avec mes proches. Bien que n'ayant aucun lien opérationnel avec les actions armées de la guerrilla, je faisais partie d'un mouvement politique 'montoneros' dont certains membres prirent part à des actions de résistance. Le jour où j'ai été arrêté, on m'a mis en cellule avec un de mes amis qui s'est tranché les veines sous mes yeux pour être emmené à l'hopital. Je l'ai revu deux mois plus tard, tous ses cheveux étaient devenus blancs."
"Les motifs qui poussaient nos gardes à nous torturer, à nous maintenir en isolement ou à nous assassiner n'étaient jamais très clairs. Nous avions juste affaire aux pires "hijos de puta" du système carceral, choisis juste pour nous, les détenus politiques, et personne ne savaient en se levant le matin si il serait encore en vie le soir. Au bout d'un an, j'ai pu voir ma famille, et leur parler quelques minutes derrière une vitre. Mes compagnons essayaient toujours de faire du gringue à mes soeurs et à chaque fois nous éclations de rire. Je me rappèle encore aujourd'hui de ces rires, de cette camaraderie, de ces langages codés qui nous permettaient de nous parler, même cloitrés entre quatre murs sans fenêtre. Nous avions pour la plupart à peine 20 ans et nous n'avions pas vraiment conscience de tout se qui se passait autour de nous. Beaucoup de détenus plus agés sombrèrent dans la folie, et nous les appelions "quebrados", car le système carceral les avait définitivement et littéralement brisés. "
"Parfois les gardes se mettaient en ligne, en formant 2 rangs entre lesquels nous devions marcher. Ils nous battaient avec des matraques. Notre seule parade consistait à avancer serrés les uns contre les autres, Nous tapions des petits messages en morse sur les genous ou le dos du voisin, "tiens bon", "courage"... Je crois que sans cette solidarité, sans cette réponse collective face à la barbarie, nous serions tous devenus fous. Les gardes soufflaient en permanence le chaud et le froid, jouant des rumeurs de libération ou d'excecution comme autant de leviers pour casser notre moral ou achever de nous diviser "
"Malgré la douleur, la faim et la soif, nous étions toujours en train de blaguer ou d'inventer des chansons et des poèmes dont nous seuls connaissions le sens. Beaucoup faisaient référence à Manuelita (la "branlette"), car tu peux imaginer à quel point nous étions frustrés ! Tout cela ressemblait parfois à une gigantesque farce où chacun de nous étaient devenu un personnage du théâtre d'Ubu. Nous avions même chacun notre nom de scène et mes compagnons m'ont tout de suite appelé "el Alambre", le fil de fer, car j'étais vraiment très maigre..."
Les années sombres sont heureusement derrière lui. Cacho a préféré essayer de ne pas cultiver excessivement le souvenir, comme tant d'autres qui ont tenu à raconter, à écrire ou à parler encore et toujours, ressassant indéfiniment leur douloureux passé. Il n'a pas voulu non plus cultiver la rancoeur ou l'esprit de revanche, car, comme il le dit si bien : "La colère est une prison et j'avais déjà perdu beaucoup de temps". Tout ne fût pas toujours facile pour ce latin au grand coeur, habitué à une certaine chaleur dans les rapports humains et soudain confronté à une société anglo-saxonne qui voue un culte absolu à la vie privée. Je retrouve en lui les difficultés et les souffrances des exilés qui partagent ma vie depuis toujours, ces sentiments d'isolement et de grande solitude, ce dilemne permanent entre l'obligation de continuer à vivre sur ce qu'il a construit ici ou le fantasme de repartir de zéro en Argentine, dans un pays où plus personne ne l'attend.
Et pourtant, cet homme est tellement généreux, tellement attachant. J'ai appris tant de choses à ses côtés, les gestes pour travailler la terre, le sens de l'observation des plantes, la fascination pour le vivant et le plaisir intense de produire une nourriture saine, gouteuse et abondante. Même si le travail de la terre est difficile et parfois ingrat, la récompense de notre labeur est supérieure à tout ce que j'ai pu expérimenter jusqu'ici. Il y a pour moi un symbole magnifique dans cette tentative de faire jaillir la vie et de l'enraciner quelque part, comme un pied de nez à cette vie de lutte permanente.
Les membres de sa CSA (community supported agriculture) sont râvis par la qualité de nos produits et trouvent chaque semaine dans leur panier de quoi nourrir sainement leur famille. Ce projet est appelé à grandir, tout comme la vente sur le marché. Je m'aperçois que notre tradition française du marché paysan a beaucoup de bonnes choses à apporter ici. Nous pouvons y apporter notre culture, nos recettes, notre bonne humeur et ce petit grain de folie qui fait parfois tellement défaut ici, Cocorico !
Il y a 3 semaines, je suis arrivé chez un hôte et demain je quitte un ami, avec la certitude que nous nous reverrons un jour, au Canada ou pourquoi pas en Argentine. Je laisse place à d'autres wwoofers et trace la route vers le Nord. Je pars au pays des loups, des ours et des réserves indiennes, retrouver je l'espère les instincts de l'homme primitif tapis au fond de moi...
En attendant, je suis heureux de vous annoncer la mise en ligne de mon blog, où vous retrouverez les messages précédants, agrémentés de quelques photos et de rubriques illustrant mon périple où simplement l'humeur du jour. Je vous laisse en compagnie de ce poème et d'une petite chanson (à retrouver sur le blog), comme un symbole de ces instants de bonheur grapillés sur la route, comme un hommage à cette maison peuplée de fous où tout a commencé l'été dernier, au fond de l'impasse du Muscadet...
A tout de suite : http://extracareful.over-blog.com
Los hermanos
Yo tengo tantos hermanos
Que no los puedo contar
En el valle, la montaña,
en la pampa y en el mar
Cada cual con sus trabajos
Con sus sueños cada cual
Con la esperanza delante,
con los recuerdos detras
Yo tengo tantos hermanos
Que no los puedo contar
Gente de mano caliente
Por eso de la amistad
Con un lloro pa' llorarlo
Con un rezo pa' rezar
Con un horizonte abierto
Que siempre esta mas alla
Y esa fuerza pa' buscarlo
Con tezon y voluntad.
Cuando parece mas cerca
Es cuando se aleja mas
Yo tengo tantos hermanos
Que no los puedo contar.
Y asi seguimos andando
Curtidos de soledad
Nos perdemos por el mundo
Nos volvemos a encontrar.
Y asi nos reconocemos
Por el lejano mirar
Por las coplas que mordemos
Semillas de inmensidad.
Yo tengo tantos hermanos
Que no los puedo contar
Y asi seguimos andando
Curtidos de soledad
Y en nosotros nuestros muertos
Pa' que nadie quede atras.
Yo tengo tantos hermanos
Que no los puedo contar
Y una hermana muy hermosa
Que se llama libertad
Yo tengo tantos hermanos
Que no los puedo contar
En el valle, la montaña,
en la pampa y en el mar
Cada cual con sus trabajos
Con sus sueños cada cual
Con la esperanza delante,
con los recuerdos detras
Yo tengo tantos hermanos
Que no los puedo contar
Gente de mano caliente
Por eso de la amistad
Con un lloro pa' llorarlo
Con un rezo pa' rezar
Con un horizonte abierto
Que siempre esta mas alla
Y esa fuerza pa' buscarlo
Con tezon y voluntad.
Cuando parece mas cerca
Es cuando se aleja mas
Yo tengo tantos hermanos
Que no los puedo contar.
Y asi seguimos andando
Curtidos de soledad
Nos perdemos por el mundo
Nos volvemos a encontrar.
Y asi nos reconocemos
Por el lejano mirar
Por las coplas que mordemos
Semillas de inmensidad.
Yo tengo tantos hermanos
Que no los puedo contar
Y asi seguimos andando
Curtidos de soledad
Y en nosotros nuestros muertos
Pa' que nadie quede atras.
Yo tengo tantos hermanos
Que no los puedo contar
Y una hermana muy hermosa
Que se llama libertad
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