Hunger and Feast

Publié le par François Bernard

La Lune se couche tranquillement, dans la quiétude ensoleillée de Gorge Harbour.


Il m'a fallu cinq bonnes minutes pour enfiler ma tenue de cosmonaute, deux paires de chaussettes, deux paires de longjohn en laine mérino, un pantalon de montagne, un surpantalon en gore-tex, un tee-shirt, un sous-pull, une base en fibre synthétique, une polaire, mon ciré de marin, un bonnet et une paire de gants étanches. J'ai glissé le tout dans ma paire de bottes en caoutchouc et marché jusqu'au dock abandonné par la compagnie Island Timberlands, peu après que celle-ci ait littéralement rasé le bout de forêt en bordure de Gorge Harbour il y a cinq ans de cela. Lentement, très lentement, les arbres repoussent sur la roche mise à nu par la dynamite. Les northeasters balaient le plan d'eau et je sens d'un coup sur mon visage la morsure de ces vents venus tout droit de l'arctique. Hubert m'attend dans notre 12 pieds en alu et à peine assis sur le siège recouvert de glace, nous lance plein gaz vers la marina. Le soleil se lève à peine derrière les collines chargées de neige, le bateau rebondit sur les vagues formées par le vent, nous sommes les seuls à naviguer dans le silence de cette matinée hivernale et notre esquif vole à travers les nappes de brume qui s'élèvent du plan d'eau. 

L'air pique mes narines tandis que les vents du nord-est redoublent à l'approche du ponton, courage matelot, encore quelques centaines de mètres de calvaire. Hubert et moi rions de nos faces congestionnées et des larmes qui coulent abondemment sur nos joues. Trois aller-retour plus tard, nous avons chargé et déchargé une tonne de carrelage et quelques paquets de ciment, une journée de travail ordinaire avec Hubert, physique, très physique. Quelques jours plus tôt, c'est plusieurs mètres cubes de bois gorgés d'eau que nous avions charriés sous un déluge de neige fondue. Nous travaillons quel que soit le temps, baignés de soleil dans la douceur océane ou misérables, quand la pluie tombe comme le poing et nous glace l'échine jusqu'à l'os. Malgré la dureté de notre labeur, nous sommes tous heureux de passer ces journées ensemble et de profiter de cette ambiance unique, fraternelle et décontractée, qui doit beaucoup à la personnalité de Hubert, qui me traite comme un fils et que je respecte comme un père. J'écoute, j'apprend et je reçois bien au delà de ma paye, comme cette somptueuse planche de cèdre jaune, qui a attendu 25 ans dans son stock de bois précieux avant de me tomber dans les mains, comme un magnifique cadeau de Noël avant l'heure.


Gla-gla-gla ...


Voilà de quoi me tenir occupé pendant les fêtes. Mon voisin Brian a promis de m'aider à tailler un ensemble de table basse et chaise japonaise inspirées des travaux du maître ébéniste Gorges Nakajima. Loin de ma terre et des miens depuis presque huit mois, je suis touché par tant de générosité pour moi, l'étranger et pèlerin de passage. Plus le temps passe, et plus cette expérience d'expatriation est une incroyable aventure humaine, au delà de la découverte d'un autre pays et d'une autre culture. C'est l'occasion pour moi de mettre les habits de l'immigré, de découvrir de l'intérieur ce que ressentent un jour les millions de femmes et d'hommes qui un jour quittent leur terre natale. Je partage leurs espoirs d'une vie meilleure, leurs difficultés d'adaptation, leurs doutes et leur solitude, je partage avec eux ce pain durement gagné et ces places qu'il faut prendre car personne ne nous attend. Je suis conscient de mes privilèges, qu'ils viennent de cette citoyenneté de première classe, de cette langue que je maîtrise ou de mes savoir-faire manuels qui sont de loin mon meilleur passeport. Je n'ai pas non plus quitté un pays en proie à la famine et je n'ai ni à lutter pour masquer la couleur de ma peau, ni à me saigner à blanc pour nourrir une famille entière. Je ressens néanmoins tellement de gratitude pour mes amis canadiens, qui m'accueillent à bras ouverts, me donnent un travail, un toit et plus encore, le respect et la dignité que tout être humain est en droit d'espérer, une dignité que notre vieille France dénie à des milliers d'individus, chassés comme des criminels et exploités pour des salaires de misère...

J'ai presque envie de rester dans ce petit coin de paradis, sur cette terre qui à chaque carrefour me semble offerte et pénètre chaque jour un peu plus en moi, comme cette eau qui coule des torrents les lendemains de pluie ou l'air des nuits d'hiver, quand mon regard se perd dans l'infini de ce ciel si pur et ses millions d'étoiles. Chaque nuit sans nuages, je trouve toujours Orion planant au dessus des arbres, comme veillant sur mes rêves., quand je partage le vol silencieux de ces aigles chauves qui règnent en maître sur les hauteurs de Cortès. Ils m'aideront peut-être à retrouver Angeli, partie pour d'autres latitudes, juste après avoir laissé son empreinte sur ma peau, comme les traces que les loups ont laissé dans la neige tout autour de ma source. Mon coeur est encore plein de sa présence, tout comme les forêts et les montagnes que nous avons parcouru ensemble pendant ces cinq semaines hors du temps. Cinq semaines de cet Amour que décrit si bien le poète libanais Khalil Gibran.


Orion, ma constellation fétiche et maître de l'hiver, plane au dessus des arbres.


Give your hearts,
but not into each other's keeping.
For only the hand of life can contain your hearts.

And stand together
yet not too near together:

For the pillars of the temple stand apart,
And the oak tree and the cypress grow not in each other's shadow.


Je ne savais pas que l'Amour des poètes existait vraiment, à moins peut-être de devenir soi-même poète, et de découvrir l'Amour sous le jour de l'oeuvre d'art, comme une quête d'absolu qui n'a que faire du temps, des fausses promesses et des mots creux.


"Feast", by Angeli Chitale, Cortès Island, november 2008.


Mes carnets sont pleins de cette fascinante culture indienne, de dessins ou calligraphies en sanskrit, et de quelques citations empruntées aux fondateurs de l'Ayurveda. Nous n'avons jamais vraiment bu dans la même coupe, préférant remplir celle de l'autre, partageant notre propre trésor, celui que nous réservons à cet être digne de le recevoir, à cet autre humain qui nous ressemble, nous comprend et prendra soin de notre coeur, en essayant tant bien que mal de ne pas rouvrir ses vieilles blessures et de faire preuve d'indulgence et de compassion pour ses faiblesses. Angeli est certes repartie, mais elle vit encore en moi, comme le souvenir de ses lèvres, douces et fermes, quand elles se sont posées une dernière fois sur les miennes, avant que sa silhouette ne disparaisse dans la pénombre de l'aube, sur la route du premier ferry. Je la retrouve dans les vocalises de ses oiseaux préférés, les grands corbeaux, dont les variations, chants et percussions raisonnent dans la profondeur des forêts. Je la retrouve dans les photos de ces paysages que nous avons découvert tous les deux, cherchant l'un et l'autre dans la majesté de la Nature la source de nos instincts, et la médecine qui soignera les blessures laissées par le chaos de nos vies passées et la violence de nos sociétés civilisées.

Revenu à ma solitude ordinaire, je continue tant bien que mal mon apprentissage d'une vie au confort rudimentaire. Mon logement a un atout majeur, sa gratuité, et une multitude de petites galères qui nécessitent une organisation rigoureuse, sous peine de se laisser engloutir dans un travail incessant. Chaque jour est une litanie de corvées, puiser l'eau à la source en bas du terrain, remonter deux seaux de 25 litres et faire attention à la moindre goutte, maintenir son stock de bois de chauffe en quantité et en qualité, entretenir les pièges à rats, passer une demi-heure pour bouillir assez d'eau pour se laver dans une bassine, tous les deux, trois jours... J'ai l'impression d'avoir fait un voyage à rebours, d'être de retour au début du 20ème siècle, quand la pluie tombe drue et que j'enfourche mon vélo pour le contre la montre quotidien sur les montagnes russes de Cortès. Je vis tout cela avec le sourire, tant que j'oublie qu'un bon tiers des maisons de l'île ne sont pas habitées huit mois par an et que de nombreux habitants, jeunes pour la plupart, ne trouvent pas de logement décent ou abordable. Comble d'obscénité, la plupart des résidences secondaires sont chauffées en hiver pour les maintenir hors gel, alors même que personne n'y vit. A l'image du reste du monde, le Canada n'est pas exempt de paradoxes et d'injustices dans la répartition des richesses et de la terre. Comment expliquer que dans une province grande comme deux fois la France et vingt fois moins peuplée la terre y soit si chère, tandis que des milliers d'hectares sont laissées en pâture aux appétits des compagnies minières ou forestières, qui dévastent en toute impunité les dernières terres vierges d'Amérique du Nord. Les politiques canadiens sont semblables aux clowns de notre vieille république, organisant d'une main la société de contrôle et octroyant de l'autre des privilèges aux faiseurs de roi, tout en misant à raison sur l'ignorance, l'avidité ou l'apathie du pékin moyen, vous et moi compris.


Beautiful red-breasted sapsucker, sur le grand cèdre qui borde ma terrasse.


Je suis chanceux d'avoir un travail, de gagner ma vie et de pouvoir rester sur ce petit coin de paradis, raisonnablement à l'écart du monde et de son insanité. Je ne souhaite pas pour autant me cacher la réalité, parfois précaire, et mes doutes quant à l'avenir de ces coins reculés du Canada, pris dans l'étau de la hausse du coût de la vie et la raréfaction des emplois industriels. A l'image des autres pays développés, la classe moyenne canadienne se paupérise, tout en voulant continuer à croire en l'avenir d'un modèle à bout de souffle et qui nous pousse chaque jour plus prêt du gouffre. C'est la tragédie des expectations, et son cortège de rêves brisés, à moins que ce ne soit une vie entière à courir derrière les intérêts exorbitants des cartes de crédit ou des emprunts immobiliers, le cerveau et le coeur en hibernation. A l'heure où l'on cherche encore et toujours à réinviter la roue, l'urgence n'est peut-être pas de vivre autrement en remplaçant un -isme par un autre, mais peut-être de vivre intensément les amitiés, les amours et les saisons qui passent comme autant de variations subtiles autour du plein et du vide. Plein et vide, à l'origine de nos désirs, de la matière et des cycles d'une vie qui peut s'arrêter brutalement, comme celle de Brian Stevenson, pêcheur et ostréiculteur cortésien disparu dans l'épais brouillard et les pluies diluviennes d'un jour de tempête, juste avant que les Northeasters ne balaient le ciel de leur souffle glacial et n'emmènent un peu de moi dans les bagages de ma bien-aimée...

A l'heure de boucler cet article et de rompre un silence de près d'un mois, je suis très heureux de dédier ma prose à toutes celles et ceux qui prennent plaisir à me lire, à tous ces lecteurs et lectrices qui par leurs conseils, observations et compliments me donnent le plaisir d'écrire. J'ai une pensée particulière pour mes amis et lecteurs fidèles, Geo, Marion, Nathalie, Sadia, les François, Gilles, Nico, Catherine, Zoé et Janine, qui m'a offert mon premier souffle, mon premier baiser et mon premier repas.

Joyeux solstice à tous, je vous aime.


Dreams of better days ...


Dreams of better days.

My hair got trapped into your fists,
Copper and gold around your wrists.
Don't pull too hard, Oh Honey !
These are my wings to fly away.

Like a big bubble on some spinning thrills,
My heart inflates, then bursts and peels
You just left me a little bag
And a bird, flying high on my flag

I'll surely dream of this stormy days
Riding the darkness through the rain
For this special song, that reggae song,
That we played on, just on and on...

But dreams ain't meant to be
More than hopes for tomorrows
and memories of yesterdays

Dreams, sweet dreams of better days
When the fear is gone away,
And my love ain't gone astray...

François Bernard - Cortès Island - Fall 2008.








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Publié dans Cortès Island

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